Quelle politique culturelle pour le Mantois ? 4. La culture par les oeuvres

, par  Buckminster

Chapitre 4 la culture par les œuvres

Malraux prône le choc esthétique et/ou mystique par la vision (écoute, lecture) de l’œuvre, pour élever la population au-dessus de sa supposée médiocrité culturelle. Il est à mille lieues des tentatives de démocratisation qui s’imposeront progressivement après lui et il sépare la mission du « faire connaître » qu’il donne à l’université de celle de « faire aimer », qu’il assigne aux artistes.
« Il appartient à l’Université de faire connaître Racine, mais il appartient seulement à ceux qui jouent ses pièces de les faire aimer. Notre travail, c’est de faire aimer les génies de l’humanité et notamment ceux de la France, ce n’est pas de les faire connaître. La connaissance est à l’Université ; l’amour, peut-être, est à nous » Allocution au Sénat, décembre 1959, cité par Frédéric Gimello-Mesplomb, L’État et la politique culturelle.

Traduction (possible) du choc esthétique : plantez-vous devant une œuvre que j’estime, avec mes pairs, être de qualité, et attendez d’être foudroyé. Si nécessaire, recommencez l’opération jusqu’à imprégnation complète par l’excellence artistique. On ne voit pas bien la peinture (pardon l’œuvre !) qui a visé cette personne, mais quelle violence !
JPEGSérie « people sleeping in Museum » par Stefan Draschan déc 2015

Par expérience, vous avez pu vérifier que ça fonctionne aussi avec certains livres, des concerts ou des films, des conférences, etc.

On va donc sélectionner ces œuvres capitales et organiser l’accès au plus grand nombre. Cette « mission sacrée » suppose quatre préalables :
Il existerait des œuvres, fondamentales, incontestables et universelles.
Il faut des gens qui les déclarent comme telles, des experts spécialistes, regroupés en disciplines, qui décernent les brevets d’universalité, de qualité et de sens.
Il n’y a action de Culture qu’entre les professionnels de la Culture, le reste de la population n’étant là que pour se faire foudroyer et apprendre puisque ne sachant pas.
Il faut mettre en place un maillage serré de « temples » de cette Culture à travers tout le territoire pour que les cérémonies initiatiques aient lieu.

Cette approche de la Culture prime en France depuis cette époque et s’intitule « Le droit à la Culture pour tous », c’est-à-dire en fait, le droit de se nourrir d’œuvres de « qualité ». Il faut guider le peuple vers l’excellence et la grandeur, qu’il atteindra dans l’effort et la douleur. Il est en effet nulle part question de répondre à des besoins ou simplement faire plaisir. La Culture c’est sérieux.
Cette politique est défendue par bon nombre de fonctionnaires et d’élus dans le ministère et dans les collectivités, parce que c’est gratifiant et en même temps hyper simple à gérer : pas d’obligation de résultat (on fait ce qu’on peut) ; parce qu’on est sur l’aménagement du territoire, l’attractivité, la construction de totems dans la pampa et les quartiers (ça peut rapporter des voix).

Mécaniquement le public augmente un peu, mais, dès la fin des années 70, les limites sont atteintes : les portes tenues grandes ouvertes ne laissent passer qu’une frange déjà culturellement favorisée de la population.

Qu’à cela ne tienne, et sans remettre en cause cette logique (con)descendante de la politique culturelle, il se développe alors toute une armée de passeurs, de médiateurs, le fameux « monde culturel » seul maître des références, pour attirer, accueillir, guider, former le public au bon goût et à la qualité. Par l’offre, la diffusion, les tarifs et donc, l’accompagnement et la médiation, la démocratisation culturelle est en marche !
JPEGSérie « People Matching Artworks » par Stefan Draschan nov 2015

Oui ? Eh non ! Le schéma de répartition des publics devrait les calmer tous :
Schéma des publics extrait de « Chiffres Clés statistiques de la Culture et de la Communication, 2015 », et « l’ingénierie culturelle » de Claude Mollard ; PUF 4e édition 2012
F. = fréquentation ;
24% non public gros consommateurs télé et quotidiens régionaux
27% F. exceptionnelle fêtes foraines, cirques , cinéma
27% F. occasionnelle cinéma, musées, boîtes, (biblios et concerts : F. faible)
12% F. régulière loisirs culturels réguliers et diversifiés
10% F. habituelle pratiques assidues et diversifiées, lecture plutôt que télé
0,02%Élite pratiques culturelles professionnelles

Et pourtant, les politiciens et les experts insistent et réinventent, à intervalle régulier, le fil à couper le beurre : par exemple la charte Trautmann qui veut modifier de force les esprits et récemment encore (dans le numéro 47 hiver 2016 de l’Observatoire, La Revue des politiques culturelles) un article de Xavier North, intitulé Pour une Politique Culturelle de l’Accès, dont voici un court passage : « une politique de l’accès ne devient culturelle qu’à partir du moment où elle permet de donner un accès éclairé discriminant ou critique à l’œuvre artistique dans sa capacité à émouvoir ».
JPEGSérie « people Matching Artworks » par Stefan Draschan nov 2015

(Chapitre 5 à paraître)

déjà publiés
[chapitre 1
chapitre 2
chapitre 3
chapitre 4
chapitre 5

à suivre

Stefan Draschan est un photographe autrichien résidant en France. Il écume les musées de Paris, Vienne et Berlin à la recherche de spectateurs en osmose avec les peintures qu’ils observent. plusieurs séries de photos ont été publiées sur son site dont voici le lien :

https://stefandraschan.com

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