Une expo de photos de Mantes-la-Ville ? Quelle drôle d’idée !

, par  Jacques Boutet

D’abord ce nom, comme s’il fallait se convaincre que ce tissu de quartiers disparates mal cousus entre eux était bien digne d’être considéré comme une ville. Reconnaissons que la question vaut d’être posée.JPEG A en juger par sa population et l’étendue qu’elle occupe, l’appellation est légitime. Mais pour ce qui est de l’idée que s’en font ses voisins et ses propres habitants, il y a comme un doute, un flottement. D’ailleurs allez dire à quelque rencontre de hasard ou à votre famille éloignée que vous habitez à Mantes-la-Ville et en général vous lisez dans les regards de la perplexité, un vague embarras. Alors que si vous aviez dit par exemple Lamotte-Beuvron ou Bar-le-Duc ou Nogent-le-Rotrou, toutes villes respectables mais de moindre importance, vous ne vous seriez pas attiré ce regard soupçonneux. Il y a comme une injustice.

Il faut dire que sans être accablée, notre ville n’a pas grandi dans les meilleures conditions. Pour résumer abruptement elle a grandi trop vite et pour satisfaire en général des JPEGbesoins ou des désirs qui n’étaient pas vraiment les siens. Bien sûr attirer l’attention des autres, cela a du bon, ce sont des opportunités de s’enrichir, d’élargir les possibilités de gagner sa vie. Mais à trop subir des volontés venues d’ailleurs, on peine à savoir où on en est et qui on est. Quant à la rapidité des transformations, elle s’est accompagnée inévitablement de quelques brusqueries, voire de brutalité s’il prenait à l’autochtone l’idée de s’accrocher à sa tradition. [Mantes-la-Ville a multiplié par dix sa population en un peu plus d’un siècle, par deux sur les cinquante dernières années.]

Pendant des siècles elle avait vécu l’existence plus ou moins paisible d’un bourg rural. Ses moulins tournaient sur la Vaucouleurs, ses meuniers, vignerons, maraîchers, éleveurs et artisans approvisionnaient sa modeste population mais surtout celle de sa voisine, laquelle la dominait du haut de ses tours et de sa richesse, mais se trouvait dépourvue de terres agricoles. L’arrivée du chemin de fer en 1843 a ouvert de nouveaux débouchés aux productions locales mais ce n’est qu’au début du vingtième siècle et surtout après la guerre de 1914 – 1918 que le mouvement s’est accéléré JPEG : les maraîchers, les viticulteurs, les éleveurs ont perdu leurs champs et prairies. Les industries en avaient besoin pour y bâtir des usines, des cités ouvrières, la commune en avait besoin pour bâtir les équipements publics nécessaires aux usines et à leur personnel. En 1945 il restait encore des terres, elles serviront à construire les cités, les pavillons et autres supermarchés dont la région parisienne avait besoin pour faire face à l’afflux de population des années 1950 – 1990. Aujourd’hui la ruralité est éradiquée, ne restent plus, que quelques terres agricoles et quelques bois, et des vestiges de l’habitat paysan qui disparaissent par la démolition ou par la volonté de leur propriétaire de les mettre au goût du jour. Les élus municipaux n’ont jamais montré un grand intérêt pour la préservation ne serait-ce que des éléments les plus emblématiques de ce patrimoine.

Avec la modernisation pied au plancher, Mantes-la-Ville gagne au début des années 1960 une autoroute qui la coupe en deux, et même davantage avec rocade et échangeur côté est. Mais on n’arrête pas le progrès et survient à la fin des années 1980 la mondialisation : alors que la ville avait fini par bien se couler dans son identité de ville industrielle et s’était trouvée une culture ouvrière,JPEG la désindustrialisation vient lui retirer la majeure partie des usines qui faisaient ses emplois, sa fierté, ses repères, ne lui laissant que ses facteurs d’instruments. Une belle consolation, on veut croire très fort qu’ils sont là pour longtemps encore. Aujourd’hui, le nouveau arrive par l’ouest sur des terrains occupés précédemment par les industries mécaniques, le chemin de fer et le stade historique. Changement de modernité. Logements et espaces de loisirs poussent en rangs serrés.

Me reviennent en mémoire les paroles de François Béranger dans les années 1970 « et nous là-dedans qu’est-ce qu’on y fait / on est comme des girouettes rouillées / on sait plus comment s’orienter ». Et les habitants d’aujourd’hui ? Les gens d’ici sont nés JPEGailleurs pour un bon nombre d’entre eux. Ils vivent dans une ville en mal d’unité, d’identité, et pour ne rien arranger, dans une époque où l’on vibre en regardant en direct les désastres ou les réjouissances lointains mais où l’on ignore facilement ce qui se passe au bout de la rue. Les mouvements qui depuis longtemps traversent la population de Mantes-la-Ville font que la mémoire de ceux qui sont déjà là se dilue dans les mémoires de ceux qui arrivent, avec les attachements réels ou fantasmés qu’elles portent. Au fond, cette ville manque peut-être, pour commencer, de considération. Considération « des autres » - mais ça ne va pas être facile de leur en demander – mais surtout considération de la part de ses propres habitants.JPEGComme si elle demandait à être regardée, quand ceux-là même qui y vivent ont tendance à regarder ailleurs. Il faut dire qu’à Mantes-la-Ville on fait plutôt dans le modeste, l’utilitaire, le prudent. L’orgueil, le prestige, l’envie de briller, ce n’est pas le genre de la « maison ». Ici, pas de grands noms pour urbaniser, aménager, penser la ville et ses envies, guère de célébrités parmi ses habitants. Et pourtant, une petite louche de fierté peut être bien utile pour rassembler les gens, susciter un élan collectif. Et comme s’il ne suffisait pas d’avoir toujours vécu dans l’ombre de celle qui se dit « la Jolie », il faut maintenant subir l’autorité d’une communauté urbaine obèse, elle-même satellite d’une métropole de plus en plus pesante.

« Et pourtant elle vit ! » Pourrait-on dire avec un petit emprunt à Galilée.
Le patrimoine de Mantes-la-Ville est bien maigre ? Les génies de l’urbanisme ne se sont pas foulés en dessinant la ville ? L’histoire locale manque de héros, de célébrités, de faits glorieux ?JPEG Et si la marque de fabrique de Mantes-la-Ville, c’était justement ce côté empirique, sans prétentions démesurées, ce côté assemblage hétéroclite qu’on peut aussi regarder comme reflétant une diversité qui mérite qu’on s’y arrête, et - pourquoi pas - qu’on cherche ce qui s’y cache. Le terroir et sa topographie, l’histoire, les mémoires, les réalisations, inspirent inévitablement la manière des habitants de s’approprier leur ville. Mantes-la-Ville n’a guère attiré l’attention de spécialistes reconnus pour en faire un portrait documenté, une description savante. Tant mieux, la voie est libre.

C’est à cet exercice que Malik Chaïb s’est risqué, armé outre son appareil photo, de sa subjectivité, de sa solide expérience de photographe et de sa curiosité de visiteur de sa propre ville. Autant prévenir les amateurs d’esthétique type dépliants d’office du tourisme ou cartes postales : ils vont être déçus. Il ne s’agit pas d’exposer de « belles photos » remplies de couchers de soleil, d’effets de brume, d’angles de prises de vue hardis ou acrobatiques pour débusquer à tout prix du spectaculaire.

Ici la démarche carbure, si l’on peut dire, à la rencontre de hasard ou recherchée, à l’émotion surgie au détour d’une rue, qu’il s’agisse d’éléments éphémères ou de témoins aussi obstinés que discrets d’un passé plus ou moins lointainJPEG, de scènes évocatrices de tranches de vie, de raccourcis qui ramassent en un clin d’œil la vie de la ville. Une déambulation qui fait la part belle à la poésie, plutôt celle des fleurs qui poussent où elles ne sont pas invitées que celle des auteurs savants, à l’humanité du quotidien, avec cette ambition immense et modeste de donner à découvrir, à penser, à ressentir ou à sourire. En espérant, pourquoi pas, que d’autres lui emboîtent le pas, à leur manière.

Jacques Boutet

Voir en ligne : L’expo photo de Malik Chaib

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